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Opération dans le Bou-Zegza...
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Ce matin-là, avec le sous-lieutenant Meuriot, observateur, un appelé du contingent, nous avions décollé du terrain de la Réghaïa avant le lever du soleil. Cela faisait un an que je volais au sein du peloton avion de la 7e DMR. C'était le genre de vol que j'affectionnais particulièrement.

Dans l'air frais du matin exempt de brume de chaleur, quelques fines langues de brouillard se dissolvaient lentement entre les vergers d'orangers et de citronniers, les vignes et les fermes encore endormis. La plaine de la Mitidja regorgeant de richesses naturelles laissait s'enfuir l'ombre de la nuit, tandis que le massif du Bou-Zegza vers lequel nous nous dirigions était éclatant sous les rayons du soleil levant.

Le moteur du L-21 ronronnait tranquillement. Nous goûtions le calme de ce vol, chacun dans ses pensées, en admirant le paysage qui s'éclairait de plus en plus. Sur la zone, nous survolions l'ensemble du dispositif pendant les prises de contact radio avec les différentes unités qui participaient à l'opération. L'observateur plaçait sur sa carte les éléments de la situation pendant que j'enregistrais visuellement la configuration particulière du terrain et les emplacements de nos troupes, en observant soigneusement toute anomalie de couleur ou de mouvement à l'intérieur du dispositif. Il était rare de découvrir dans ces prémices de recherche un signe de présence humaine, tant était habile la technique de camouflage des rebelles. Le dévoilement de leur position, souvent accidentel, ne se faisait que lorsque les troupes qui effectuaient le ratissage de la zone encerclée arrivaient au contact. Nous parvenions quelquefois à surprendre un mouvement individuel ou l'éclat d'une arme, depuis notre position aérienne. Ce qui déclenchait, après identification visuelle, les pilonnages d'artillerie ou le mitraillage de la chasse, suivis par la poursuite au sol et les actions de combats.

Ce jour-là, tout avait commencé très tôt, ce qui présageait une opération animée. Depuis le lever du soleil, les accrochages s'étaient multipliés dans cette région montagneuse et tourmentée, zone tampon entre la Kabylie proche et l'Atlas Blidéen qui débutait sur les terribles gorges de Kédara. Rien de bien violent. Juste l'habituel " tour d'horizon " qu'effectuaient les rebelles pour évaluer l'imperméabilité du bouclage. Il était bien rare qu'ils ne réussissent pas à trouver une faille dans le dispositif mis en place. La nature chaotique du terrain permettait rarement une étanchéité parfaite. La veille déjà, la bande qui venait de Kabylie nous avait échappé dans le massif voisin. Un renseignement venu d'un poste de la zone, dans un village où avaient été commis plusieurs crimes par égorgements, avait permis de monter l'opération avec une chance de succès. La bande tentait de rejoindre à l'Est, le col des Deux bassins.

Nous avions commencé à fouiller les talwegs, à descendre les oueds les uns après les autres, lorsqu'un accrochage se produisit sur la côte 405 que nous avions déjà survolée. J'avais remis les gaz pour rejoindre rapidement les lieux, et le sous-lieutenant Meuriot s'affairait sur sa carte. Pendant la remontée, j'avais pris la direction la plus courte afin atteindre rapidement le lieu du combat ; je rasais les éboulis rocheux et les falaises qui bordaient l'oued, observant de tous côtés, car c'était souvent dans ces conditions que l'on découvrait l'inattendu. Soudain, nous entendîmes le bruit caractéristique de tirs fournis contre nous : des haricots secs tombant dans une casserole... Des éclats lumineux en grands nombres partaient de l'autre côté de l'oued. Quelques mouvements violents du manche et du palonnier pour dévier les tirs, et nous sortîmes sans dommages apparents de la situation.

Meuriot appelait Soleil : " Soleil d'Hova gris, position rebelle en HL21CI16, demande artillerie.- Hova gris de Soleil affirmatif ! "

Je sortis de l'oued en virage pour rester en contact visuel avec le lieu. Le moteur tournait rond. Nous n'avions pas perçu le bruit caractéristique d'impacts sur la cellule, nous pouvions avoir été touchés sans le savoir, dans les tourbillons de l'action, des cris et des messages que nous recevions par radio. Je restais vigilant et surveillais de temps à autre l'état des instruments de bord. Nous apercevions des mouvements divers sur les pentes. Meuriot peaufinait ses coordonnées avec l'artillerie. Aux premiers obus une dizaine d'hommes se mirent à courir en remontant l'oued. C'était mal parti pour eux, puisque grâce aux corrections précises du sous-lieutenant, les obus les suivaient très précisément. Explosions après explosions, quelques corps restaient allongés. Les autres combattants réussirent à l'infiltrer au milieu de gros éboulis de rochers ce qui, nous le savions, allait leur procurer une protection relative. L'artillerie continuait à tirer quelques obus de manière à les fixer et donner le temps aux unités présentes d'entrer en action. Soleil demandait notre présence ailleurs. Les contacts avec l'ennemi se multipliaient dans plusieurs endroits du bouclage. L'affaire se confirmait chaude. L'intensité des messages radio avait atteint un palier très élevé. Je baissais un peu le niveau sonore de la radio sol-air, pour mieux entendre sur la fréquence air les T6 qui arrivaient sur la zone, et que nous allions guider pour le straffing.

La bande s'était certainement scindée en petits groupes pour augmenter ses chances de trouver une porte de sortie. Sur la côte 325 nous larguâmes une grenade fumigène pour baliser l'objectif. C'était toujours une opération dangereuse, parce que, pour d'obscures et innommables controverses administratives nos appareils n'étaient pas équipés de roquettes fumigènes. L'armée de l'air s'y opposant farouchement, de peur de perdre des privilèges d'un autre temps, oubliant que la première aviation militaire, en quatorze, pendant la grande guerre, était celle de l'armée de terre, avec ses équipages sans blindage, qui larguaient comme nous les fumigènes et autres délicatesses à la main.

La chaleur augmentant, une brume diminuait la visibilité, mais le guidage des T6 sur l'objectif continuait. Une deuxième patrouille de T6 nous rejoignait et se mêlait à la noria. Comme nous tournions tous dans l'étroite cuvette de la vallée, j'étais extrêmement attentif à suivre les trajectoires des avions, tout en nous plaçant dans les meilleures conditions pour ne pas perdre de vue la bande qui se déplaçait sans cesse entre chaque straffing. Nous commencions à être passablement secoués par les thermiques qui développaient au-dessus de la cuvette quelques cumulus, dit " de beau temps ".

Lors d'un visage serré, j'avais entendu un drôle de bruit dans le moteur, et la cabine s'était instantanément emplie d'une fumée âcre qui jaillissait de sous mes pieds. Sortie de virage. J'examinai une seconde sous les palonniers. À cet instant, bruit de moteur extérieur, je levai la tête, une alouette venait de nous frôler... " Ah ! Le c... ! D'où sort-il celui-là ?" La fumée s'était dissipée instantanément. Température moteur au vert. Avions-nous été touchés tout à l'heure ? Mais non, le moteur tournait rond. Toute notre émotion se reporta sur ce dangereux inopportun. C'était l'époque où les " ventilos " ne tenaient pas encore le haut du pavé, et c'était un des tout premiers que je voyais en opération. " Encore un ponte de l'état-major... " me glissa Meuriot. Le pilote n'avait pas eu la politesse d'annoncer par radio son immixtion dans le manège aérien, au détriment de toutes les règles de sécurité.

"-Hélium gris de Soleil !

- Hélium gris j'écoute.

- Portez-vous sur HL18CI10, nous n'avons plus contact radio et il y a des échanges de tirs...

-Hélium gris bien reçu, nous y allons !"

Nous laissâmes les T6 continuer sans nous. La plupart des pitons étaient tenus par nos troupes qui nous saluaient de la main lorsque nous les survolions. Beaucoup d'hommes avaient creusé des trous et observaient devant eux les vallées. Aucun indice moteur ne laissait présager d'avarie. Mais la collision manquée avec l'hélico nous avait plus secoué que la fumée intempestive mais brève. Pendant les trop longues minutes de vols passées pour rejoindre cette unité, je m'étais tourné pour voir Meuriot tripatouiller ses cartes, pour être sûr de sa navigation dans ce terrain difficile. Mais il avait le corps penché en avant, tendu vers ce piton qu'il cherchait des yeux et où des hommes se trouvaient en difficulté, attendant notre aide. Nous avions ri, parce qu'il avait également remarqué que je me tenais dans la même tension physique que lui, depuis l'appel de Soleil.

Le L-21 était une excellente machine qui faisait des merveilles en montagne, à condition de ne pas compter sur la puissance du moteur pour se sortir des courants rabattants et des remous que nous imposaient la chaleur et le vent. Se servir de cet appareil comme d'un planeur en montagne pour la maîtrise de sa vitesse était notre seule sauvegarde. Nous le raillions un peu pour son manque de vitesse lorsque les circonstances étaient dures pour ceux qui nous attendaient. C'était le cas ce jour-là. J'avais pris la direction de l'endroit où se trouvait cette unité, car j'avais mémorisé la configuration de la zone et la position exacte de toutes les unités sur le terrain.

Le pilote devait assurer conditions de sécurité et d'efficacité lors des missions.

L'officier observateur devait gérer les informations qu'il recevait par radio ainsi que celles que nous découvrions en cours de vol sur le terrain. L'aide du pilote s'avérait souvent indispensable. En urgence opérationnelle, les décisions et les actions dépassaient souvent les attributions de l'équipage. Cette forme de guerre nouvelle nous contraignait souvent à agir en fonction des nécessités de l'action.

Nous arrivions enfin sur le piton concerné. Les soldats étaient couchés dans leur trou ou protégés par des murettes de pierre. Nous étions passés à une dizaine de mètres au-dessus d'eux et avions remarqué l'agitation et les départs de coup de feu vers le bas de la pente. Pendant la ressource, j'avais incliné l'aile pour observer l'ensemble du piton. Effectivement, à quelques dizaines de mètres en contrebas, devant nos soldats, se levait un groupe d'hommes : les rebelles, qui à toutes jambes contournaient le piton en se dirigeant vers l'arrière de la position. Devant la rapidité de cette action, je réduisis les gaz et plongeai de manière à longer la crête devant nos soldats et leur montrer par geste qu'il fallait se protéger à l'arrière. Le sous-lieutenant écrivit un message, pour le larguer trente secondes plus tard sur la position. Un cent quatre-vingts degrés, je repassai devant eux, gesticulant en désespoir de cause. Nous sautions littéralement d'impuissance sur nos sièges. Aucun Français n'avait bougé de sa position. Nous aperçûmes avec horreur la course rapide, désordonnée, entre les roches et les buissons, d'un groupe de rebelles qui montaient à l'assaut. Les hommes de la section n'avaient pas compris nos signes, et restaient fixés au sol par des tirs incessants. Le message largué n'avait pas pu être récupéré. En quelques secondes l'ennemi fut sur leur dos. Nous ne pouvions rien pour eux. Un passage en rase-mottes. En un éclair nous vîmes la scène : un corps à corps sauvage. " Soleil d'Hélium gris, sur Hôtel Lima18 position débordée... Je répète, position débordée ! " La mort dans l'âme nous assistâmes à la fuite rapide des rebelles qui plongeaient dans les talwegs. Je refis un passage, volets sortis, lentement. Sur le piton quelques corps désarticulés. Amis, ennemis ? Meuriot ajustait déjà l'artillerie sur les derniers replis de terrain où les rebelles s'étaient fondus parmi les rochers et les buissons.

Le reste de l'opération s'était passé, comme c'était souvent le cas, dans le ratissage précautionneux, ponctué de quelques coups de feu sur quelques fuyards qui étaient débusqués. Le compte des pertes amies, celui des rebelles, des armes récupérées, des documents découverts qui serviraient plus tard...

Une opération presque comme les autres mais dont les images particulières sont encore vivaces dans mon souvenir.

Le sous-lieutenant Meuriot devait, quelques mois après, tomber en service commandé, en compagnie du Maréchal des logis Poupon. Officier observateur remarquable, il était pour tous un compagnon exemplaire, portant au plus au point cette éthique d'équipage, où le grade sans disparaître s'efface devant la coopération la plus serrée dans le combat et les difficultés, et où domine l'estime forte et amicale le reste du temps.

 
 

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Mise à jour de cette page le jeudi 23 février 2017 16:49;26

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