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Sauvetage du 2ème REP, 1995 Ex-Yougoslavie...
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par Frédérique Chirouze
 

Le 27 décembre 1995, il est quatorze heures. A ce moment précis, six Puma sont disponibles, deux sont démontés à l’atelier pour entretien et un est en mission à Sarajevo depuis tôt le matin, avec beaucoup de difficulté car la météo est très mauvaise. Le plafond très bas, il y a une très forte pluie avec des rafales de vent depuis la veille. Une alerte tombe. A la vue de l’activité intense qui se profile au poste de commandement du détachement, c’est sérieux.
La Neretva est en crue. Deux barrages situés le long de son cours au Nord de Mostar menacent de céder. La vallée à cet endroit est étroite et le risque est classé très sérieux.

Il est quinze heures et la rivière monte toujours accroissant son débit. Soudain, au niveau de la dernière retenue, les eaux tumultueuses débordent celle-ci par la gauche et emportent sur leur passage le camp du 2e Régiment Étranger Parachutiste où sont stationnées trois compagnies de combat.  Totalement surpris par la rapidité de la catastrophe, les hommes et le matériel sont rapidement en détresse, transportés pour certains dans la violence des flots.
L’alerte est générale sur la base de Ploce et ordre est donné de décoller le plus rapidement avec le maximum d’appareils et de navigants disponibles. Les deux Puma qui étaient en entretien sont remis en état de vol dans des délais record. Les soutes sont entièrement vidées, les blindages démontés et des lignes de survie, des cordes tendues, sont fixées en soute, et ce, pour obtenir un gain maximum de capacité d’emport. Nous prenons simplement le minimum du matériel de survie et les jumelles de vision nocturne.
Nous partons sur Mostar, situé à vingt minutes de vol. La Neretva, défilant sous nos pieds pendant le trajet, est tumultueuse laissant présager le pire. Alors que je viens d’augmenter la vitesse des essuies glaces, j’aperçois dans le lit boueux deux cabines de toilettes chimiques et un conteneur type Algeco qui roulent dans les flots. Il faut faire vite mais de façon calculée. Les huit Puma se posent à l’aéroport au sud de la ville pour un rapide briefing. L’approche des aéronefs sur le site se fera par le flanc gauche de la vallée et après récupération, l’extraction se fera par le flanc droit jusqu’à l’aéroport où les personnels seront déposés. Nous redécollons aussitôt.

 

 

 

Notre équipage est composé de «Schmittou» et de «Bond». Le premier est un ancien gendarme et un pilote émérite, j’ai confiance en lui. En moins de cinq minutes, nous arrivons en deuxième position sur le site et en formation en colonne. C’est un spectacle de désolation qui s’offre à nos yeux. Les légionnaires et le matériel sont éparpillés dans l’eau. Certains sont accrochés à des obstacles, des camions renversés, d’autres ont grimpé sur des Algeco qui n’ont pas encore été emportés par le courant violent. Des tentes collectives sont traversées de part en part par les flots emportant tout sur leurs passages. Les lampadaires qui sont parsemés sur toute la superficie du camp représentent un danger caractérisé pour nos rotors lors des diverses récupérations. Le seul Puma équipé d’un treuil, manœuvré par «Mouge», se charge d ‘hélitreuiller les soldats inaccessibles par un atterrissage classique. Sur l’un d’eux, nous choisissons de récupérer six légionnaires qui flottent sur un container en guise de radeau de survie. Il faut toute la dextérité de «Schmittou» pour aborder l’embarcation de fortune en la stabilisant par un posé délicat de la roulette de nez du Puma. Les sinistrés s’engouffrent alors dans la soute. Dans la précipitation l’un d’entre eux tombe à l’eau, glissant sur le marchepied. Il sera récupéré quelques instants plus tard par le Puma équipé du treuil prévenu par radio. Un autre est en slip, on est au mois de décembre, et tient dans sa main une partie de mitrailleuse de calibre 12,7 mm qu’il a pu sauver in extremis. Tous sont complètement gelés, mon chef de soute leur donne rapidement des couvertures récupérées à l’aéroport lors des premières rotations. Le soleil se couchant, nous profitons d’un ravitaillement en kérosène pour nous équiper en «JVN».

 


Les rotations des Puma se poursuivent tard dans la nuit, avec toujours une pluie battante et une très mauvaise visibilité rendant encore plus périlleux chaque atterrissage, les rotors évoluant à moins d’un mètre des lampadaires. Avec la vallée étroite, les conditions de vol difficiles et le nombre conséquent d ‘aéronef évoluant dans une si petite zone, plusieurs collisions en vol sont évités de justesse. Fidèle à la tradition, beaucoup de légionnaires ont tout laissé sauf leur armement.
Sur les trois compagnies sinistrées, la plupart des soldats sont sauvés. C’est le plus gros secours de l’histoire de l’ALAT. Les pertes matérielles sont énormes et celles humaines restent du domaine du secret, la légion n’aimant pas trop communiquer sur ce sujet.
A la fin nous nous retrouvons au bar du DET-ALAT devant un "mazout" bien mérité, il est trois heures du matin, nous sommes éreintés.

 


Le lendemain, le détachement apportera un soutien de première urgence en fournissant des vivres, de l’eau et du linge collectés sur l’ensemble des personnels. Les journaux locaux dont le quotidien croate «Vecernji List», feront la première page de l’événement. Quatre mois plus tard, je recevrai ainsi que mes collègues ayant participé au sauvetage, un témoignage écrit de satisfaction du Chef d’État-major de l’Armée de Terre, le Général Douin.
Je cite : « Détaché en Ex-Yougoslavie depuis le 31 octobre 1995 dans le cadre de la division multinationale sud-est comme navigant, a fait preuve de belles qualités militaires et professionnelles. S’est particulièrement distingué le 27 décembre en maintenant en ligne de vol son appareil malgré les conditions météorologiques déplorables, lors de l’évacuation du bivouac du 2ème régiment étranger de parachutistes envahi par les eaux de la rivière Neretva en crue. Avec professionnalisme, calme et détermination, a effectué plus de quatre heures de vol dans des conditions exceptionnelles permettant de sortir plus de trois cent soixante-dix personnes de tous grades de la situation périlleuse dans laquelle elles se trouvaient. Pour son comportement et son courage, mérite d’être félicité ». A Paris, le 18 avril 1996, Ministère de la Défense.

Chef du détachement ALAT : Colonel Bur
Chef d’Escadrille Puma : Capitaine Bouvet
« Schmittou » : Adjudant Schmitt, Commandant de bord
« Bond » : Adjudant Bondi, Pilote
« Mouge » : Adjudant Mougin, Treuilliste
« Le Ché » : Adjudant Chirouze, Mécanicien navigant (moi-même)

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Mise à jour de cette page le jeudi 23 février 2017 16:49;31

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