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Opération « KORO »
Colonel (H) Ange BAGGIONI
 

A l’automne 1974, je commandais le Détachement ALAT du Tchad, stationné à SARH (ex Fort-Archambault) composé de dix Pumas SA330, neuf cargos et un équipé d’un canon de 20 mm monté en sabord et de trois piper CESSNA L 19. J’avais le grade chef d’escadron avec les prérogatives de chef de corps.

Du 24 octobre au 24 novembre 1974 le détachement était engagé dans une grosse opération au profit de l’ANT (Armée Nationale Tchadienne). Il s’agissait de trouver et détruire un centre important d’entrainement des rebelles tchadiens. La zone d’intervention se situait aux environs de Berdoba à une centaine de kilomètres au nord d’Iriba un village dans l’Ennedi à 150 kilomètres au nord-est d’Abéché.

Un DIH de six cargos, le pirate et 2 piper L 19 quittaient Sarh le 24 octobre 1974 (Chut il ne faut pas le dire : c’était la consigne, car nous n’avions pas le droit d’intervenir…). Les sept hélicoptères étaient chargés au maximum : un réservoir supplémentaire (200 litres) dans la soute et de tous les matériels nécessaires au campement et à l’intendance. En trois étapes nous voilà installés à Iriba via Abéché.

Iriba est dans une zone désertique sous la responsabilité d’un sous-préfet tchadien particulièrement sympathique chez lequel, le soir même, j’étais invité à un pot avec mon adjoint le capitaine René Ecard (FE 8/2) et mon patron le colonel Delayen adjoint terre des FFEAC (Forces Françaises de l’Escale d’Afrique Centrale).


 
 

Notre camp était installé près de la petite piste d’aviation, en terre, d’Iriba à proximité d’un puits d’eau douce particulièrement froide qui servait à notre toilette. C’était un village de tentes où stationnaient avec nous une section de protection du 6ème RIAOM ainsi que le Lt-colonel commandant en second de ce régiment, un détachement de l’armée tchadienne commandé par le commandant Kamougué (futur vice président du Tchad). L’Intendance de N’Djamena chargée de nous ravitailler nous avait envoyé des boîtes de choucroute et de ravioli. Après avoir mangé de la choucroute à midi et des raviolis le soir (nous inversions le lendemain), il était urgent de trouver une meilleure solution pour notre alimentation. J’envoyais un caporal-chef « tapis volant » (de Pondichéry) avec un fût de kéro faire les courses à Abéché en Nord 2501. L’avion était plein de ravitaillement au retour. Grâce à la débrouillardise d’un de mes lieutenants et avec l’aide d’astucieux sous-officiers, un restaurant tout à fait correct fut mis en service. Les repas payants pour les passagers me permirent de constituer une confortable « caisse noire » gérée par un des lieutenants. Ce qui me permit au retour, à défaut de moyens, d’améliorer les conditions de vie sur notre base.

Deux jours après notre arrivée les choses sérieuses devaient commencer. Ecard en leader d’une formation de six cargos chargés de soldats de l’ANT et moi sur le Puma canon partions sur Berdoba. Le « haricot » que j’avais choisi sur les trois proposés était le bon. L’effet de surprise étant total, les cargos ont juste eu le temps de dégager avant que les coups de feu ne viennent de partout. Nous avions posé les cargos en plein milieu du dispositif ennemi. Un de mes L 19 était touché au moteur, le pilote, blessé au pied, arrivait à le poser dans la nature sans « casser du bois ». Heureusement, s’étant posé à proximité d’une unité amie présente sur les lieux, l’équipage et l’avion purent bénéficier d’une bonne protection. A mon tour je suis touché par le tir d’une mitrailleuse qui m’arrosait copieusement, les commandes de mon manche cycliques ne répondaient plus normalement et le dessus de ma chaussure gauche était déchiré par une balle. L’appareil restait pilotable en place copilote. Au vue de la trajectoire j’étais très inquiet car la balle était passée dans un compartiment sensible du Puma. Je craignais qu’une conduite hydraulique ait été coupée. Si cela était l’appareil n’aurait plus été pilotable. Mon ange gardien était sur l’opération ce jour là. Après avoir surveillé les paramètres de contrôle de l’hélicoptère, je décidais de découvrir le « salopard » qui m’avait fait des misères. L’ayant repéré grâce au départ des coups de feu par rafales que j’observais très bien, je demandais à mon tireur canon, l'adjudant Goutefer, de l’envoyer au royaume d’Allah, ce qui fut fait immédiatement. J’avais à bord le commandant Kamougué et le colonel Delayen.

Quand je me posais quelques instants plus tard au PC avancé pour évaluer les dégâts possibles sur mon appareil avant d’aller me faire dépanner sur la base arrière, le colonel Delayen me disait : « Baggioni, c’est fini je ne monte plus avec vous à bord de votre hélicoptère, j’ai eu trop peur » (Ceci est important pour la suite de mon récit). J’avais comme consigne impérative de « ne pas répondre au tir ennemi sans l’autorisation expresse du Président de la République Française » (Giscard d’Estaing). J’avais prévenu le colonel Delayen avant de partir que je me passerais de cette autorisation. Celui-ci me répondait que j’avais carte blanche de sa part… L’opération dura un mois pendant lequel j’effectuais 43h35 de vol.

 

Pendant quinze jours les rebelles ont tenu le terrain malgré les nombreuses pertes que nous leur infligions. Le commandement décida de faire intervenir des Sky Raider de l’Armée de l’Air avec des bombes de 1000 livres. Tous les avions d’appui sol furent touchés par les tirs ennemis mais les rebelles finirent par décrocher pour se réfugier dans le Tibesti, laissant sur le terrain 80 cadavres, une tonne et demi d’armes individuelles de nombreuses mines anti-char, un mortier de 81 m/m, anglais, neuf. (voir photos). Ce sont ces rebelles qui se sont chargés plus tard de l’exécution dans des conditions horribles de notre ami le commandant Galopin.

 

En 1981 je découvrais un livre racontant la carrière du général Delayen, écrit par Georges Fleury « Le Baroudeur » éditions Grasset. Ayant une très grande estime pour ce chef prestigieux, je m’empressais de l’acheter. Quelle ne fut pas ma surprise au chapitre 34 titré « Le massif de Berdoba » pages 376 et suivantes : j'y retrouvais notre action du combat, un peu... disons romancée...

 

J’avais avec moi des officiers et des sous-officiers de valeur que je sentais très proches de moi. Nous formions une unité soudée et opérationnelle. Ce fut un des très beau commandement que j’ai eu la chance d’avoir dans ma carrière. J’ai encore, à mon grand plaisir, le contact avec certains d’entre eux.


 
 

Colonel (H) Ange BAGGIONI Promo Lt-Colonel Amilakvari 9/2
Llupia 8 mars 2010

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Coup de main sur le lac Tchad
Colonel (H) Ange BAGGIONI
 

En 1978 je rejoins le Tchad à N’Djaména où je relève le Lt-colonel Diégo SANTA, comme conseiller technique du commandant de l’Armée de l’Air tchadienne et commandant du Détachement ALAT du Tchad. Ce détachement est composé de 3 Puma SA 330 cargo et un Puma armé d’un canon de 20 m/m monté en sabord, 2 Gazelle SA 342. Les personnels le composant sont français issus de l’ALAT et du matériel ALAT, Tchadiens de l’ANT (armée nationale tchadienne) et enfin 7 contractuels (mercenaires) ex sous-officiers de l’ALAT et du matériel ALAT.

Au cours de l’année arrive de France un lieutenant-colonel (à titre provisoire) pour servir de conseiller technique au Général DJOGO à l’époque commandant l’ANT. Cet officier que j’appellerai « X », Saint-Cyrien d’une promotion plus jeune que la mienne, est si sympathique que je me lie tout de suite d’amitié avec lui.

 

Un jour il vient me voir pour me demander de participer avec mon détachement à un coup de main sur le lac Tchad qu’il a préparé après avoir eu un renseignement sur la présence d’un groupe de rebelles (une douzaine environ) dans le nord-est du lac Tchad. Il dispose d’une section de parachutistes de l’ANT de 30 hommes commandée par un lieutenant de l’ANT, un lieutenant et un capitaine français de la coopération, un guide tchadien. Je lui fournis 3 Pumas cargo et le puma armé. Ayant fait déjà un séjour au Tchad, je me permets de lui conseiller la prudence en ce qui concerne la fiabilité du renseignement et surtout la valeur des combattants tchadiens. Il me répond : « Ne t’en fais pas ce sont des paras, je les ai motivés, ils sont prêts ». Je constitue mes équipages de tchadiens, français et contractuels. Une base de ravitaillement carburant et de renforts est prévue à Rig Rig à 45 minutes à l’est du lieu d’intervention. Je signale à « X » que je trouve sa base un peu loin et que si nous avons besoin de renforts ce n’est pas valable pour un coup de main. Il me dit de ne pas m’inquiéter que nous n’aurons pas besoin de renforts et que tout se passera bien.

Le matin du départ prévu à 5 heures, je constate que mes pilotes tchadiens ne sont pas au rendez-vous (probablement par peur de participer à une opération). Je suis obligé de rameuter mes pilotes français. Par précaution je contacte le radio tchadien pour lui demander s’il a le quartz pour contacter Rig Rig. Il me répond qu’il n’en sait rien et il s’aperçoit qu’il a oublié de prendre des piles pour son récepteur. Cela promet ! Nous décollons enfin avec beaucoup de retard et rejoignons Rig Rig pour compléter nos pleins avant l’intervention. Amené par le guide sur un premier point, il s’avère que nous ne sommes pas au bon endroit. Nous faisons un déplacement près d’un village situé sur une ex île. Je décide de poser la troupe aux abords de ce village, légèrement en contre bas dans le fond asséché du lac. « X » me dit d’arrêter les moteurs des hélicoptères. Je décide que non et de voir venir.

Pour éviter toutes surprises je décolle et tourne en altitude au dessus du village, laissant à mon équipage armé tout loisir d’intervention. Celui-ci est sous la responsabilité du capitaine OTT mon adjoint. Constatant une échappée de trois rebelles j’ordonne au tireur canon de les abattre. Puis d’en l’air je m’aperçois que de nombreux rebelles sont en train de prendre en tenaille la troupe amie qui s’enfuit. Le canon arrive à ralentir la progression de l’ennemi. J’en profite pour me poser au plus près des amis pour les embarquer. Je vois « X » qui court en zigzag pour éviter les balles qui se fichent dans le sol près de lui. Moi, malgré le bruit des turbines et le casque radio sur les oreilles j’entends nettement le claquement des balles qui me sont destinées. Après m’être assuré que j’avais récupéré la troupe amie dans mes 3 cargos, mon capitaine me signale qu’il vient de tirer la dernière rafale que je vois à une centaine de mètres devant moi et que son canon est enraillé. Les rebelles montent à l’assaut des cargos. Je décolle aussitôt au ras du sol en passant sur les rebelles qui gênés par le souffle des rotors ne peuvent pas intervenir. Ouf !

 

Bilan de cette opération : un tué chez les amis, 70 rebelles de la 3ème armée rebelle tués par l’hélicoptère armé. Effectivement ce n’était pas 12 rebelles mais 120 que nous avions découverts. Je n’avais aucune liaison radio avec les amis car le radio avait jeté son poste pour courir plus vite. Le lieutenant chef de section s’est servi de son AK 47 comme d’une canne pour monter à bord du Puma et l’a abandonné sur place. De peur il avait fait dans son pantalon.

Mon ami « X » a été très traumatisé, au point de n’avoir pas été rendre compte de l’opération à l’attaché militaire qui était notre chef. Et bien sûr c’est moi qui me suis fait enguirlander. J’ai fait citer tous mes équipages, « X » a eu une citation par le nouvel attaché militaire qui n’a pas jugé bon de me citer.

Pour information le lac Tchad que vous voyez sur une carte est en réalité réduit au dixième de sa surface. Les anciennes îles apparaissent encore mais il n’y a pas d’eau. Il est alimenté au sud par le fleuve Chari mais la désertification est plus forte. Très poissonneux le manque d’eau provoque la mort de beaucoup de poissons. On y constate souvent des épidémies de choléra.

 

J’ai eu l’occasion de revoir « X » en France alors qu’il commandait une division. Moi, j’étais à la retraite, en civile, invité à une cérémonie au CNEC de Mont-Louis. Dans son uniforme de général il a quitté les officiels pour me serrer très fort dans ses bras et me dire : « Salut mon vieux BAGGIO, comment vas-tu ? ». J’avoue avoir été très touché par cette marque d’amitié. Il a quitté le service actif avec le grade de général de corps d’armée. Je n’ai pas donné son nom car c’est un officier brillant qui a certainement tiré les enseignements de l’erreur de jeunesse qu’il a commise et qu’il a failli payer très cher.

Colonel (H) Ange BAGGIONI
Llupia le 29 novembre 2010

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