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Quand les pilotes français apprenaient à voler chez les yankee !

Une histoire (vraie) de Francis Beaulier, "a rookie in the Navy*".

 

Pourquoi ai-je demandé à aller en prison et que j’y suis allé pour la 1ère fois !

En hommage au Général de Corps d’Armée : Charles-Henri de MONCHY !

 

Alors que j’étais en stage pilote dans l’US Navy, aux USA, à Corry Field, en Floride, le 26 août 1952, j’ai commencé ma journée de stagiaire pilote en faisant un vol en double avec un instructeur, le Lieutenant Taylor.
Après notre vol, j’avais un vol solo à suivre, pendant lequel que je devais perfectionner mes atterrissages par vent de travers.
L’avion qui me fut attribué pour ce vol était un SNJ-5 (Harward T6 de l’US Navy) sur lequel on procédait à des essais de peinture. Celui-ci était peint en rouge orangé fluo très visible et portait l’identification : CA 69. (69 avait alors une connotation sexuelle déviante, particulièrement aux USA. . .)

Après le premier atterrissage vent de travers sur un terrain secondaire, j’ai décidé d’aller à Mobile, en Alabama, ville toute proche, pour faire un passage à très basse altitude sur la maison d’une dame de ma connaissance. Il me faut dire que je ne me souviens absolument plus de celle pour qui j’ai si stupidement risqué ma carrière de pilote. . .
Après avoir poursuivi mon vol, j’ai repéré la maison de la dame dans la banlieue de Mobile. J’ai fait un passage en piqué et ne voyant personne sortir, j’ai décidé d’en effectuer un second, sans plus de résultat.
Ensuite, j’ai repris la route du retour et me suis posé normalement en fin de matinée. J’étais en retard sur l’horaire qui m’avait été fixé et il n’y avait pratiquement plus personne au hangar lorsque j’ai rendu la plaque qui correspondait à mon appareil, le CA 69.

 Après avoir rendu la plaque en question, un des 3 officiers qui semblaient attendre à proximité s’est approché et m’a demandé :
- « C’est vous le CA 69 ? Alors, comment c’était à Mobile ? » - (CA 69? How was it in Mobile?)

Mon acte d’indiscipline remontait à moins d’une heure, et cela se savait déjà ; quelle organisation !
Ultérieurement, j’ai appris que la maison qui jouxtait celle que j’avais survolée était occupée par un contrôleur aérien de la F.A.A. (Federal Aviation Agency). Lors de mon premier passage, celui-ci se rasait sous un arbre dans son jardin. Homme d’expérience, il s’est dit que ce passage serait probablement suivi d’un second. Il est alors rentré chez lui prendre de quoi écrire afin de noter l’indicatif de l’avion lorsque je suis repassé. Il a ensuite téléphoné à l’US Navy qui n’avait plus qu’à attendre le contrevenant que j’étais devenu en commettant l’inadmissible pour un stagiaire pilote.

Après m’avoir interpelé, l’officier m’intima l’ordre de prendre les arrêts dans ma chambre et d’attendre la suite.
En attendant la suite, j’ai passé quelques journées extrêmement angoissantes. En tant que stagiaire français, j’étais parfaitement informé que toute infraction qui entraînerait mon renvoi en France pour motif disciplinaire serait automatiquement sanctionnée par 60 jours de prison avant mon renvoi définitif de la Marine Nationale.

Un document que je possède dans mes archives déclare que j’ai comparu devant un «Conseil de Disposition des Stagiaires Pilotes» composé de 5 personnes et qu’à l’unanimité, ces personnes avaient décidé que mon entrainement devait être interrompu définitivement car en agissant ainsi, j’avais démontré des tendances dangereuses dans mon aptitude au vol.

En vérité, cette réunion eût lieu hors de ma présence et je n’ai jamais rencontré ces 5 respectables personnages rassemblés pour m’exclure du stage pilote ; pour moi, ce ne sont que des noms sur le compte-rendu de leur réunion, retrouvé dans mes archives tout récemment.

 

Quelques jours plus tard, j’ai donc comparu devant le Vice-amiral John Dale Price, Chef de tout l’entrainement aéronaval de l’US Navy. C’était un vendredi matin, juste avant le repos hebdomadaire de fin de semaine et mon affaire était pour lui la dernière à régler de cette matinée-là. Cet Amiral était probablement en fin de carrière, avec des cheveux tout blancs et il n’attendait que d’avoir définitivement réglé mon sort pour rejoindre sa famille et se reposer car il faisait très chaud.
Il me dit que j’étais un assez bon stagiaire pilote mais qu’ayant enfreint les règlements que je connaissais, il n’avait pas d’autre possibilité que de m’éliminer définitivement et de me renvoyer en France. La pièce où nous étions seuls était très vaste et tout y était de grandes dimensions. L’Amiral était assis dans un grand fauteuil à roulettes derrière son beau bureau. Dans le fond, il y avait une photo du Président Eisenhower flanquée de la bannière étoilée.

Devant le bureau, il y avait une ligne jaune, comme dans les aéroports d’aujourd’hui et je me tenais derrière ladite ligne jaune. Ce jour là, j’étais en uniforme d’apprenti-marin de 3ème classe de la Marine Nationale, en pantalon blanc avec mon tricot rayé sous ma vareuse de drap bleu et mon bonnet de marin dans la main gauche. A cette époque, j’allais avoir 20 ans, ne mesurais qu’1,65 m et ne pesait que 60 kilos ; un tout petit bonhomme, quoi !
Alors qu’il se préparait à me renvoyer à mon destin mérité d’éliminé définitif, je lui ai demandé la parole :
- « Puis-je me permettre de vous faire une suggestion, Amiral ? »
Il est évident que la seule idée de lui demander, à lui, Vice Amiral de l’US Navy, de faire une suggestion alors qu’il venait de me renvoyer l’a beaucoup étonné.
C’est certain, il ne s’y attendait pas.
Homme respectable et respecté, il a cependant poliment accepté que j’énonce ma suggestion.
- « Que voulez-vous suggérer ? »
- « Je reconnais mon erreur et je suis effectivement coupable d’avoir contrevenu aux règlements. Cependant, j’aime tellement voler que je préfèrerais que vous m’envoyiez en prison et que vous puissiez m’autoriser à reprendre les vols ensuite. »
- « Et pendant combien de temps souhaiteriez-vous que vous envoie en prison ? »
- « Pendant six mois, Amiral ! »

Il fut extrêmement surpris et m’a demandé de répéter la durée sollicitée ; ce que je fis. À ce moment-là, il a brusquement repoussé son fauteuil en arrière avec ses deux mains et s’est mis à rire d’un rire que j’entends encore. Rire homérique qui n’en finissait plus, un véritable fou rire inextinguible que j’entends toujours et que j’entendrais jusqu’à mon dernier jour : son gros abdomen en était tout secoué.
C’est sûr, cet important Monsieur n’avait pas ri aussi complètement ni aussi longuement depuis très longtemps !

Au garde à vous derrière ma ligne jaune, figé dans le respect que m’imposaient les circonstances, je souhaitais que ce rire ne finisse pas. In petto, je me disais que plus cela durerait, meilleur cela serait pour mon avenir . . .

Après une durée certaine qui m’a parue très longue, son rire a finalement cessé. Il a rattrapé le plateau de son bureau avec ses deux mains, a repris sa dignité d’amiral responsable et m’a dit :
- « Vous ferez huit jours de prison et vous reprendrez l’entrainement ; maintenant, dégagez ! »

 

Mon ressenti d’alors est bien difficilement exprimable. C’était le plus grand bonheur que je pouvais souhaiter qui me tombait dessus alors que je m’attendais au pire !

 

Mon séjour de huit jours de prison sous l’autorité de l’US Marine Corps fut une épreuve redoutable et j’ai beaucoup apprécié que les six mois demandés aient été transformés en huit petits jours ; mais ceci est une autre histoire. . .

 

Le document en ma possession déclare que la décision de l’emprisonnement a été prise en accord avec l’officier de liaison français à Pensacola, mais je sais bien que tout cela s’est passé entre l’Amiral John Dale Price et moi ; entre le respectable chef de la mer** et le petit freluquet que j’étais alors.
Ce fut là mon unique rencontre avec l’Amiral John Dale Price. Lorsqu’un an plus tard, j’ai reçu mon diplôme de pilote de l’US Navy, signé de sa main, il n’était pas présent à la cérémonie. Peu après, le lieutenant français de liaison avec l’US Navy me remettait mon diplôme de pilote de l’Aéronavale N°4015 avec mention « appontage ».
A ma connaissance, il semble bien que j’aie été le seul, l’unique, pilote français formé aux Etats-Unis, à avoir terminé et obtenu son diplôme de pilote après avoir été assez stupide pour avoir fait du rase-mottes.

 

Pour conclure, j’ai été pilote pendant 42 ans ; dans l’US Navy, dans l’Aéronavale française (9ème et 4ème Flottilles Embarquées, 22ème Flottille), dans l’ALAT pendant 4 ans (PA et PMAH19ème DI), où j’ai été breveté pilote d’hélicoptère sur Djinn puis dans le civil dans 5 compagnies différentes, j’ai fait du planeur et piloté des machines peu connues et de toutes dimensions pour terminer Commandant de Bord sur A320 à Air France avec plus de 19.000 heures de vol !

 

A quoi tiennent les choses !


Francis BEAULIER
Chevalier de la Légion d'honneur

* Un débutant dans la marine des USA
** Etymologie Amiral = Emir al bahal = Chef de la mer


 

L’important personnage de ce texte, le Vice Amiral John Dale Price, fut un précurseur très actif dans le développement de l’aviation embarquée des USA avant la 2nde guerre mondiale..

 

Né en 1892, dans l’Arkansas, il mourut en Californie en 1957, à l’âge de 65 ans, soit 5 ans après notre courte et unique entrevue qui eut lieu début août 1952.

 

 

Sa photo jointe est réputée être de 1954. Il s’agit certainement d’une erreur, car l’homme que j’ai rencontré en 1952 était apparemment plus fort et plus âgé. Ses cheveux m’on paru très blancs. Comme je l’ai écrit, il avait l’air fatigué et semblait aspirer au repos.

 

Il sortit d’Annapolis, l’Ecole Navale des USA en 1916.
Breveté pilote de l’US Navy à Pensacola en 1920.
Alors qu’ils étaient Lieutenants et pilotes d’aéronavale, lui et Frank Wead, furent détenteurs de 2 records du monde de durée de vol. Un vol de plus de 13 heures 23 minutes fin juin 1924 et un autre vol de 14 heures 54 minutes les 11 et 12 juillet de la même année. En ces 2 occasions, ils établirent plusieurs records de vitesse, le tout à bord d’un CS2 Seaplane équipé d’un moteur radial de 855 chevaux.
Il fut également le 1er à apponter de nuit, avant l’attaque japonaise de 1941. . .
En tant que pilote, puis chef d’escadrille, il participa à la guerre contre le Japon entre 1942 et 1945.

 

Tout comme moi, il a volé sur TBM Gruman ‘’Avenger’’. C’est au cours d’une mission de bombardement sur ce type d’appareil qu’il fut abattu par la flak japonaise peu de temps avant la fin de la guerre. Il fut récupéré en mer par un hydravion Catalina très peu de temps après.

 

Après la fin de la guerre, il fut Gouverneur militaire d’Okinawa avant d’être nommé Chef des Opérations Navales dans le Pacifique de 1947 à 1948.
De retour aux USA, il fut alors Adjoint au Chef des Opérations Navales de 1948 à 1950.
À la suite de cette affectation il fut nommé Chef du Commandement de l’Entrainement Aéronaval de l’US Navy à Pensacola, en Floride. Cet important commandement concernait plus d’une vingtaine de milliers de personnes, tant civiles que militaires. Outre Mainside, la base principale de Pensacola, cela comprenait également toutes les bases secondaires, ainsi que le porte-avions Monterrey.

 

Il fut retraité en tant qu’Amiral de la Flotte en 1954.

 

Lui et son épouse reposent en Virginie, au cimetière National d’Arlington. Il semble bien qu’ils n’aient pas eu d’enfants.

 

Note du webmaster

"Flat hatting sense..."

Vers la fin de la seconde guerre mondiale c'était un manuel de vol humoristique pour les pilotes de la Navy, destiné à leur faire prendre conscience du risque inutile des manœuvres dangereuses.


http://aboutww2.com/flat-hatting/flat-hatting.html

 

 
 
 
 

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